A mon ami Eric
Naar aanleiding van mijn Dagboek “Vrolijk België” schreef Charles Bricman mij een Open Brief.
Charles was in de jaren tachtig en negentig Wetstraatjournalist bij La Libre Belgique en Le Soir. Hij verliet de journalistiek een tiental jaar terug voor de academische wereld en is thans actief in bedrijfscommunicatie. We hadden sindsdien geen contact meer maar onze wederzijdse sympathie bleef intact.
Ik herken in zijn Open Brief zijn briljante pen en zijn scherpe analyse van de communautaire verhoudingen in dit land.
Charles en ik hebben ook de tijd beleefd toen een jong Vlaams politicus met een jonge franstalige journalist “en toute amitié” en met veel humor “une sole grillée” ging eten op de Grote Markt en bij een glas witte wijn kon filosoferen over het België van morgen. Times have changed.
Charles Bricman heeft ook een bijzonder lezenswaardige Blog: http://blog.pickme.be.
Mon cher Eric,
Je t’écris ici dans ma langue, le français, parce qu’à travers toi, c’est aussi et même surtout à mes concitoyens francophones qui me font l’honneur de me suivre que je m’adresse, dans cette lettre que j’ai voulu ouverte. Cela ne te gênera pas ni ne te vexera car tu es très bon bilingue, meilleur que je ne le suis, même si j’ai fait des progrès notables en néerlandais depuis ce temps déjà lointain où nous nous rencontrions régulièrement, toi dans ton rôle de président des CVP-Jongeren, moi comme journaliste, de La Libre Belgique à l’époque. Tiens, te souviens-tu de cette sole grillée, sur la Grand-Place ensoleillée, alors que nous étions tous les deux au régime?
Je t’écris parce que je viens de lire ce beau billet franchement désabusé que tu viens de placer sur ton blog, Be Free. J’invite mes lecteurs francophones à ne pas se contenter du trop bref résumé - cependant correct, je trouve - qu’en donne Le Soir dans son édition online et à le lire dans son intégralité (s’il y a une demande, je le traduirai volontiers en français pour le reproduire ici si tu m’y autorises et acceptes de valider ma traduction).
Tes opinions sont bien connues. Tu as souvent l’occasion de les répéter en français, dans les journaux francophones ou sur les ondes de la RTBF ou de RTL-TVi car tu es un peu resté le chouchou flamand de nos medias: on s’ennuie rarement à t’écouter, tu parles haut et clair et, polémique comme tu peux l’être, tu es en quelque sorte le sparring partner idéal de tout debater francophone qui veut “se poser en s’opposant”.
A te lire aujourd’hui, j’en viens à penser que ça t’amuse beaucoup moins qu’avant.
C’était hier la fête des pères et Viviane et Heidi (tu as donc deux filles, maintenant? Moi, j’ai deux garçons, de 24 et 22 ans déjà, Kevin et Steven) t’ont offert un livre sur l’Expo 58 qui justifie le titre de ton billet: Vrolijk België? (Belgique Joyeuse?).
Non, c’était une illusion, dis-tu:
Vijftig jaar na Vrolijk België, is het Triestig België geworden (cinquante plus tard, la Belgique Joyeuse est devenue Triste Belgique).
Le Chagrin des Belges, en somme (je crois que tu ne vas pas trop aimer cette référence!). “Nous roulons dans un cuistax sans chaîne“, poursuis tu avec un humour désenchanté avant de constater:
Er ligt een Staat te sterven (un Etat est occupé à mourir).
Je ne suis pas de ceux qui te répondront avec aigreur et un brin d’agressivité, les poings sur les hanches: “Et la faute à qui, s’il vous plaît?” Parce qu’en toute objectivité, la bonne réponse à cette question n’est pas celle à laquelle ils s’attendent. C’est notre faute à tous.
J’accepte en grande partie les reproches que tu lances à ma communauté linguistique et à ses représentants. Sur un point essentiel en tout cas: il subsiste dans trop d’esprits de chez nous, francophones, un sentiment de supériorité qui peut aller jusqu’à la condescendance, voire parfois jusqu’au mépris pour la Flandre, pour les Flamands et pour la langue néerlandaise, “le flamand”: “een diepe minachting“, dis-tu.
Tu as raison là-dessus. Et le plus troublant peut-être, ce qui complique encore considérablement les choses, c’est que c’est souvent inconscient. Car nous n’avons, en règle générale, et à l’exception des décérébrés comme vous en avez chez vous aussi, aucunement le sentiment de vous mépriser. Bien au contraire: nous croyons vous respecter car nous avons peur de vous, de ce que vous allez encore inventer, la semaine prochaine, dans un mois, dans un an pour nous minoriser, pour nous humilier, pour nous coller des baffes…
Nous ne voyons pas, nous ne comprenons pas que c’est justement là ce qui vous blesse. J’ai bien compris ça aux réactions suscitées chez vous par la maintenant célèbre émission de la RTBF, Bye, bye Belgium. Là, vous avez découvert avec stupéfaction la représentation que l’on pouvait se faire de la Flandre et des Flamands au sud de la frontière linguistique. Et ça continue et ça s’amplifie, avec le Conseil de l’Europe, la Commission, le New York Times, Libération…
C’est de l’ignorance. Crasse. Ce sont des images. Un cliché. Selon ce procédé, tous les Français portent un béret basque et une baguette sous le bras; les Hollandais sont aussi radins que les Ecossais; les Italiens parlent avec les mains et mangent des spaghetti; les Argentins sont des danseurs de tango; et les Flamands, bien sûr, sont les cousins germains des Serbes ethnocidaires.
Mais là, je te retourne le compliment, cher Eric. Quelle est l’image que vous vous faites, aujourd’hui en Flandre, de la Wallonie et des Wallons? Tous chômeurs et profiteurs? Et des Bruxellois francophones? Rien que des Vlaminghaters (”flamandophobes”, si je m’autorise cet audacieux néologisme)? Ce n’est pas ton cas, je le sais. Mais la vérité, le drame de la Belgique, au fond, c’est de n’être composée que de “minorités”, ou plutôt de communautés qui se ressentent les unes et les autres comme telles.
Nous avons tous peur les uns des autres, Eric. Nous sommes incapables de nous faire confiance mutuellement, parce qu’on s’est bêtement agressé les uns les autres, parce qu’on n’a pas fait assez d’efforts pour se comprendre et puis parce qu’en tant que communautés, nous n’avons déjà pas confiance en nous. Et si nous en restons là, tu as raison, cet Etat va mourir.
C’est peu de le dire. Et c’est pourtant déjà risqué. Mais que faire?
Là, c’est le citoyen qui te parle, Eric, à toi, mandataire politique, backbencher démocrate-chrétien. N’y a-t-il vraiment plus chez vous, dans la classe politique tout entière, je ne vise pas seulement ton parti, des hommes et des femmes capables de prendre un peu de hauteur et quelques risques? Oh, pas pour leur vie, nous ne sommes pas en juin 40 et d’ailleurs, je ne crois aux hommes providentiels que comme des exceptions, des curiosités historiques.
Non, je pense à des démarches, à des engagements. A des tentatives. Tu sièges dans un parlement. Le mot le dit: c’est un endroit où en principe on débat, on parlemente. Mais c’est fini, ça. On ne discute plus au parlement. On y fait des discours que personne n’écoute, sauf les rédacteurs du compte-rendu analytique si ça existe encore. Comment désigne-t-on ça aujourd’hui, ironiquement, un parlement en néerlandais? Een praatbarak?
Allez, je ne vais pas verser dans le poujadisme. Mais franchement… Je peux comprendre l’analyse de ta présidente devant ses troupes, le week-end dernier. Sans réforme de l’Etat, on va avoir un problème. Merci, on sait. Et ça sert à quoi de le dire en faisant de gros yeux si, en même temps, on ne noue pas des contacts avec ceux qui comptent, en face, pour résoudre le problème?
Souviens-toi du pacte d’Egmont, tu y étais presque. Tout a commencé, c’est Hugo De Ridder qui a raconté ça, par un petit billet (een kattebelletje) envoyé par Hugo Schiltz à Willy Claes. Il y a beaucoup de petits billets de la sorte qui ont circulé, dans les travées de la Chambre, depuis que l’on sait qu’il va falloir encore réformer l’Etat?
Je veux bien parier un dîner avec toi sur la réponse. C’est: non. Et j’espère me tromper, te le devoir, ce dîner…
Alors vois-tu, c’est bien de faire des analyses sur son blog pour expliquer sa position. C’est d’ailleurs ce que je fais, moi aussi, parce que j’ai envie de vous comprendre, de comprendre ce qui se passe. Mais je ne suis, moi, qu’un modeste citoyen. D’un homme (ou d’une femme) politique, j’attends d’abord qu’il cherche à comprendre, lui aussi, les volontés de l’autre. Et puis qu’il agisse. Qu’il fasse des propositions pour concilier les points de vue dans un compromis acceptable par toutes les composantes d’une majorité politique.
Sans cela ce sera le chaos. Nous, les citoyens, nous n’en avons pas envie parce que tout ce nous demandons, ce sont des institutions qui fonctionnent.
Je suis content d’avoir pu te reparler, après tout ce temps. Veux-tu bien remettre mes amitiés à Herman?
Bien cordialement,
Charles Bricman
Ingevoegd door Eric op woensdag 11 juni 2008 om 7:43